Le discours de Winston Churchill du 5 octobre 1938

Le 5 octobre 1938, face à la Chambre des communes, Winston Churchill prononce un bousculant et mémorable discours en réaction des Accords de Munich, signés avec l’Allemagne d’Adolf Hitler.

Alors que Daladier et Chamberlain sont accueillis en sauveur de la paix dans leurs pays respectifs, le député conservateur va à l’encontre la plus totale de l’opinion actuelle. Il dénonce des accords dangereux et indignes, comme l’abandon de la Tchécoslovaquie, critique ouvertement la politique d’apaisement du Premier ministre et prédit même les événements futurs.

Il est l’un des rares en Europe, à dresser un bilan réaliste de ces accords et des conséquences qui s’en suivront. Mais dans l’immédiat, Churchill ne fait que dégrader un peu plus sa cote de popularité.

 

Churchill, le 5 octobre 1938 :

« Si je ne commence pas cet après-midi par l’habituel et presque inévitable hommage au Premier ministre pour sa gestion de cette crise, ce n’est certainement pas par manque d’égard personnel. Nous avons toujours entretenu, depuis bien des années, de très courtoises relations, et j’ai parfaitement conscience de la pression et de la tension qu’il a dû supporter, pour en avoir fait l’expérience personnelle lors d’une crise similaire. Mais je suis convaincu qu’il faut mieux dire exactement ce que l’on pense des affaires publiques, et que ce n’est certainement le moment pour personne de rechercher la popularité en publique. Il y a deux jours, l’ancien Premier lord de l’Amirauté nous a donné un exemple éclatant de fermeté de caractère. Il a montré cette fermeté de caractère totalement insensible aux fluctuations de l’opinion, si promptes et violentes qu’elles puissent être. Mon honorable ami le député de la circonscription sud-ouest de Hull [M. Law], dont la Chambre a entedu lundi le discours passionné, a eu tout à fait raison de nous rappeler combien le Premier ministre avait fait preuve lui-même, à travers toute cette affaire, d’une inflexible indifférence aux vivats comme aux sifflets, à l’alternance de critiques et d’applaudissements.

S’il en est ainsi, de telles qualités et une telle élévation d’esprit devraient permettre aux expressions les plus rudes de la franchise se manifester dans cette Chambre, sans briser des relations personnelles, et autoriser toutes les opinions sous leur forme la plus aboutie. Ainsi conforté par l’exemple des autres, je vais tâcher à présent de les imiter. Je commencerai donc par tenir le discours le plus impopulaire et le plus désagréable. Je commencerai pas dire ce que chacun préfère ignorer ou oublier, mais qui doit néanmoins être dit, à savoir que nous venons d’essuyer une véritable défaite totale, et que la France a souffert plus encore que nous. Tout ce que le Premier ministre, mon très honoré ami, est parvenu à sauver par une activité de tous les instants, par les grands efforts et l’intense mobilisation consentis par ce pays ; et au pris de l’angoisse et de la tension qui nous on accablés dans ce pays ; tout ce qu’il est parvenu à gagner pour la Tchécoslovaquie sur les points litigieux – c’est que le dictateur allemand, au lieu de rafler d’un coup les plats qui étaient sur sa table, à pu se les faire servir tranquillement un par un.

Le chancelier de l’Echiquier [Sir John Simon] a dit que pour la première fois, Herr Hitler avait été obligé de se rétracter – je crois que c’est le mot qu’il a employé – jusqu’à un certain point. Nous n’avons pas vraiment de temps à perdre au terme de ce long débat sur les différences entre les positions prisent à Berchtesgaden, à Godesberg ou a Munich. Elles peuvent être simplement résumées, si la Chambre m’autorise à changer de métaphore. On nous a d’abord demandé, revolver au poing, une livre sterling. Une fois cette livre accordée, on nous a demandé, revolver au poing, deux livres sterling. Pour finir, le dictateur s’est contenté d’une livre dix-sept shillings six pence, et le reste en promesses de bonne volonté pour l’avenir.

J’en viens maintenant au point qui vient de m’être rappelé depuis certains bancs de la Chambre : la préservation de la paix. La paix n’a jamais eu de défenseur plus résolu et plus intransigeant que le Premier ministre. Tout le monde sait cela. Jamais la préservation et la garantie de la paix n’ont été servies par une détermination si forte et si inébranlable. C’est un fait assuré. Néanmoins, je ne vois pas bien pourquoi il y avait un si grand danger à risquer une guerre avec l’Allemagne, pour la Grande-Bretagne ou pour la France, si, en réalité, elles étaient prêtes depuis toujours à sacrifier la Tchécoslovaquie. Les accords que le Premier ministre a rapportés auraient très bien pu, je pense, être obtenus cet été par les voies de la diplomatie ordinaire. Et je dirai aussi ceci : je crois bien que les Tchèques, s’ils avaient été laissés à eux-mêmes et avertis que les puissances occidentales ne leur apporteraient aucune aide, auraient conclu de meilleurs accords que ceux qu’ils ont obtenus après tout ce remue-ménage : ils pouvaient difficilement être pires. […]

Je conjecture que l’Etat tchécoslovaque ne pourra par rester longtemps une entité indépendante. Je suis sûr qu’à échéance de quelques années, voire de quelques mois, la Tchécoslovaquie sera engloutie par le régime nazi. Peut-être les Tchèques s’y rallieront-ils, par désespoir ou par revanche. Quoi qu’il en soit, les jeux sont faits et l’histoire est écrite. Mais nous ne pouvons pas considérer l’abandon et la ruine de la Tchécoslovaquie à la seule lumière de ce qui s’est passé le mois dernier. Il s’agit en effet de la conséquence la plus grave de ce que nous avons fait, et de ce que nous n’avons pas fait, au cours des cinq dernières années : cinq années de bonne intentions futiles, cinq année à chercher fiévreusement la ligne de moindre résistance, cinq années de démissions ininterrompue de la puissance britannique, cinq années de négligence pour nos défenses aériennes. Tels sont les faits que j’expose ici, devant vous et qui ont caractérisé la gestion imprévoyante pour laquelle la Grande-Bretagne et la France vont devoir payer cher. Au cours de ces cinq années, nous avons été chassés d’une position dans laquelle notre sécurité était tellement solide et tellement incontestable que nous n’avions même pas à nous en préoccuper. Nous avons été chassés d’une position dans laquelle le simple mot de « guerre » ne pouvait être employé que par des personnes bonnes pour l’asile. Nous avons été chassés d’une position de sécurité et de pouvoir : pouvoir de faire le bien ; pouvoir d’être généreux envers un adversaire vaincu ; pouvoir de négocier un accord avec l’Allemagne ; pouvoir de mettre, si nous le voulions, un terme à ce réarmement ; pouvoir de prendre toute mesure que nous pensions juste en matière de force, de pitié ou de justice. Nous sommes passés en cinq ans de cette situation sûre et incontestée à celle où nous nous trouvons aujourd’hui. […]

Nous voici confrontés à un désastre de première grandeur qui affecte la Grande-Bretagne et la France. Ne soyons pas aveugles. Il faut s’attendre désormais à ce que tous les pays d’Europe centrale et orientale concluent les meilleurs accords possibles avec le pouvoir nazi triomphant. Le système d’alliances en Europe centrale – dont dépendait la sécurité de la France – a été balayé, et je ne vois aucun moyen de le reconstituer. La route qui mène à la mer Noire par la vallée du Danube, la route qui conduit jusqu’à la Turquie, est désormais ouverte. Il me semble que, pratiquement sinon formellement, tous ces pays d’Europe centrale, tous les pays danubiens vont, l’un après l’autre, être aspirés dans ce vaste système politique de force – non seulement de force militaire, mais aussi de force économique – qui irradie depuis Berlin, et je crois que ceci pourra se faire très doucement et très rapidement, sans qu’il soit même nécessaire de tirer un seul coup de feu. […]

Je n’en veux pas à nos braves et loyaux compatriotes, qui étaient prêts à faire leur devoir à n’importe quel prix, et qui, dans la tension de la semaine dernière, n’ont jamais bronché : je ne leur reproche pas leur explosion de joie compréhensible et spontanée, et leur soulagement lorsqu’ils ont appris qu’ils ne seraient pas soumis pour l’instant à la terrible épreuve – mais ils doivent savoir la vérité. Ils doivent savoir savoir qu’il y a eu dans notre système de défense une terrible négligence et de graves défaillances ; ils doivent savoir que nous avons essuyé une défaite sans avoir fait la guerre, dont les conséquences vont nous accompagner longtemps sur notre route ; ils doivent savoir que nous avons doublé un cap redoutable de notre histoire, alors que l’ensemble de l’équilibre européen a été bouleversé, et que les paroles terribles [de la bible] ont été prononcées contre les démocraties occidentales : « Tu as été pesé dans la balance, et trouvé léger ». Et n’allez pas croire que les choses vont en rester là. Nous ne faisons que commencer à payer. Ceci n’est que la première gorgée, le premier avant-goût d’une coupe amère qui va nous être présentée année après année – sauf si, dans un suprême sursaut de force morale et de vigueur martiale, nous nous dressons à nouveau et reprenons, comme par le passé, la défense de la liberté. »

 

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