Edouard Daladier : discours du 4 octobre 1938

Alors qu’il rentre de Munich, Edouard Daladier, le chef du gouvernement français, est convaincu d’avoir commis l’irréparable en permettant à l’Allemagne d’envahir la région des Sudètes de la Tchécoslovaquie. Il va pourtant rapidement changer d’avis lorsque son avion atterrit au Bourget, où il reçoit un accueil triomphaliste des parisiens, soulagés d’avoir évité une très probable guerre.

Le 4 octobre 1938, Daladier se rend dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale pour rendre compte des accords de Munich. Il met fortement en avant le fait que « la paix est sauvée ». Néanmoins, il n’aborde que très vaguement les coûts et sacrifices de cette dernière, en réalité bancale et non acquise.

Discours du 4 octobre 1938

Edouard Daladier

Daladier après les Accords de Munich

Messieurs, au cours des semaines que nous venons de vivre, le monde a pu se demander avec angoisse s’il n’allait pas être précipité dans la guerre. Aujourd’hui, je peux vous dire que, dans cette crise, nous avons sauvé la paix.

Pendant ces derniers temps, j’ai peu parlé parce que j’avais beaucoup à agir. On me reprochait même d’être l’homme le plus silencieux de France. En ce moment de répit qui doit marquer le point de départ d’une action nouvelle, je peux vous exposer ce que furent les événements et comment nous leur avons fait face.

Quand notre gouvernement s’est constitué, le problème des Sudètes était déjà posé. La réalisation de l’Anschluss lui avait donné une brusque acuité. Le drame était commencé. Dès les premiers jours, nous avons essayé d’empêcher les événements de nous entraîner vers l’irréparable. J’ai défini publiquement alors, à plusieurs reprises, la position de mon gouvernement : « Nous sommes animés, ai-je dit, par deux sentiments également forts : le désir de ne pas être contraints à une action militaire et la volonté de na jamais renier notre parole, si, par malheur, cette espérance venait à être déçue. »

[…]

Pendant ces jours d’angoisse, messieurs-nous en fûmes tous les témoins, deux courants se sont manifestés dans notre pays. On les retrouvait l’un et l’autre à l’intérieur de chaque parti politique, à l’intérieur de chaque tendance, et l’on peut même dire qu’ils se disputaient, au gré des événements, la conscience et le cœur de chaque français. Les uns mettaient leur espoir dans la négociation, les autres dans la fermeté intransigeante.

Quant à moi, chef du gouvernement, j’ai reconnu dès la première minute, dans l’un et l’autre de ces mouvements, l’infaillible instinct du peuple français et j’ai senti que la vérité était dans la synthèse de ces deux courants et non pas dans leur contradiction.

Ce que voulait le peuple de France, c’est que l’irréparable fût évité. L’irréparable, c’était l’agression allemande. Cette agression aurait pu déclencher l’aide et l’assistance de la France et nous vous aurions demandé, quant à nous, de faire face aux engagements de la France.

[…]

De son côté, Monsieur Chamberlain proposait un ultime effort pour la réunion en Allemagne des chefs des gouvernements des quatre grandes puissances occidentales. M. Mussolini appuyait avec force et succès cette demande. Il obtenait un résultat décisif : l’ajournement de 24 heures de la mobilisation allemande.

Hitler lançait aussitôt les convocations pour la réunion de Munich. J’ai accepté cette invitation. Il ne s’agissait pas de faire de la procédure, ou de formuler des contres-propositions. Il s’agissait de sauver la paix que d’aucuns avaient déjà pu croire définitivement détruite. J’ai dit « oui » et je ne regrette rien.

Certes, j’eusse préféré que toutes les puissances intéressées fussent présentes. Mais il fallait faire très vite, le moindre délai pouvait être fatal. Une conversation franche avec monsieur Hitler et monsieur Mussolini ne valait-elle pas mieux que toutes ces propositions ou toutes ces discussions écrites ? Vous connaissez les résultats de l’entrevue de Munich qui fut plus une conversation utile qu’une conférence formelle. Nous avons évité le recours à la force. Nous avons, sans qu’aucun doute soit permis à cet égard, provoqué des quatre pays le plébiscite de la paix. Par la chaleur spontanée de l’accueil qui fut réservé à Berlin, à Rome, à Londres, à Paris, par les peuples des quatre capitales, aux chefs des quatre gouvernements, par les innombrables témoignages qui leur parviennent aux uns et aux autres des villes et des campagnes de leur pays, comment douter un seul instant de l’immense soulagement des hommes et de leur attachement à la paix ?

Victoire effective de la paix, victoire morale de la paix, voilà le premier point que je tiens à mettre en évidence. Victoire humaine également, puisque l’accord de Munich, grâce à des concessions réciproques et à la bonne volonté de tous, est en progrès certain sur le mémorandum de Godesberg.

[…]

Et maintenant, messieurs, pourquoi avons-nous réussi à arrêter la guerre, au moment même où elle semblait prête à se déchaîner ? Pourquoi, en regard des sacrifices réels que nous avons consentis, avons-nous pu mettre à notre actif un certain nombre de garanties et d’avantages non moins réels, que je viens d’exposer devant vous ? Parce que, dans ces négociations difficiles, nous avons toujours manifesté notre volonté de justice et de loyauté. Parce que nous avons négocié comme des hommes pour lesquels la négociation n’était pas seulement une phase inévitable de ce grand drame international, mais le véritable chemin de paix.

[…]

Vous avouerai-je enfin, messieurs, que, l’autre jour, en arrivant au Bourget, au milieu de cette joie spontanée du peuple de Paris qui répondait à la joie des peuples de Berlin, de Rome et de Londres, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une sorte d’inquiétude ? Je pensais que la paix n’est pas une conquête définitive, mais elle doit être défendue chaque jour. Je suis certes sensible – bien que je n’en sois pas enivré – aux manifestations de la joie populaire, mais, comme chef du gouvernement, je ne dois penser qu’à l’avenir de notre patrie.

La paix sauvée ne saurait être le signal de l’abandon. Elle doit marquer, au contraire, un nouveau sursaut des énergies de la nation française.

Je vous le dis avec toute la force de conviction dont je suis capable : « Si le pays devait s’abandonner et si le maintien de la paix n’était pour lui qu’une raison d’insouciance, nous irions avec rapidité, avec plus de rapidité que vous ne pourriez le croire, à des lendemains redoutables. Je ne saurais pour ma part – je vous le dis en toute cordialité et en toute franchise – accepter de conduire la France vers ces lendemains. »

Nous ne maintiendrons la paix que si nous consolidons l’union des cœurs et des esprits que viennent de rapprocher les angoisses communes. Tour ce qui excite la haine, tout ce qui oppose les Français à d’autres Français ne peut plus être considéré que comme une sorte de trahison.

Il faut à ce pays une transformation morale. Son unité s’est refaite, pendant quelques jours, autour de ses forces mobilisées. Mes chers amis, ne la laissons pas s’émietter dans de vaines querelles et dans les polémiques subalternes.

Pour mener à bien cette grande tâche de redressement, il faut que le gouvernement soit en mesure d’agir. Nous avons décidé de vous demander les moyens de cette action. Il vous appartient de nous les accorder ou de nous les refuser. Mais je vous dis, de toutes les forces de ma conviction, qu’il y va de l’intérêt et de la vie même de la patrie.

Edouard Daladier

Président du Conseil, France

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