Henri de Kérillis et les accords de Munich

Henri de kérillis

Henri de Kérillis est un député de droite. Comme l’ensemble de l’hémicycle, il vient d’assister au discours d’Edouard Daladier, dans lequel ce dernier annonce et prétend avoir sauvé la paix en Europe. Un discours nourri par de nombreux applaudissements, de gauche comme de droite, à l’exception des communistes. 

Mais le principal concerné n’est pas du même avis que ses collègues. Alors il se lève, et répond ouvertement au président du Conseil en se lançant alors dans une longue tirade, dénonçant les conséquences catastrophiques des accords de Munich.

 

Henri de Kérillis : discours du 4 octobre 1938 

« Messieurs, il s’agit d’apprécier une politique qui bouleverse de fond en comble le statut de l’Europe et met en cause les intérêts matériels et moraux de notre pays.

Réduit à m’exprimer, non dans le temps réservé au groupe des indépendants, mais en mon nom personnel et sous le signe du chronomètre, laissez-moi moi pourtant élever une protestation douloureuse, en rappelant que la Tchécoslovaquie, à laquelle nous étions liés par un traité d’alliance et par des engagements que monsieur le président du Conseil et monsieur le ministre des Affaires étrangères proclamaient inéluctables et sacrés, il y quelques jours encore, a été abandonnée à son destin et livrée au démembrement.

[…]

Si je passe, messieurs, du plan diplomatique au plan militaire, le bilan de Munich n’est pas moins sombre. La Tchécoslovaquie pouvait immobiliser pendant plusieurs semaines – d’aucuns disent plusieurs mois – trente à quarante divisions allemandes. Maintenant que vous avez livré la forteresse, ces divisions sont libérées et peuvent, dès le premier jour, se porter sur notre front. Il en résulte un formidable bouleversement dans l’équilibre actuel des forces.

Où allez-vous trouver les effectifs à opposer à ces quarante divisions allemandes ? Et si, au printemps prochain, l’Allemagne, reprise de ses accès de fringale, vous adresse de nouvelles sommations concernant les colonies ou d’autres régions de l’Europe habitées par des Allemands, ou l’Alsace et la Lorraine, ces provinces dont monsieur Hitler a dit et écrit, dans son livre, Mein Kampf, que nous lui avions volées, comment résisterez-vous mieux, cette prochaine fois, puisque vous n’avez pas pu le faire lorsque vous ne subissez pas la pression des quarantes divisions auxquelles je viens de faire allusion ?

Comment résisterez-vous mieux au sinistre chantage des bombardements aériens sur Paris, alors que l’état actuel de la technique aérienne tient Berlin, Vienne, et les centres industriels de l’Est hors de la portée de l’aviation française et que vous avez livré à l’Allemagne la plate-forme aérienne d’où vous pouviez rendre les coups ?

Mais ce n’est pas tout. Je raisonne comme s’il n’y avait plus la Tchécoslovaquie dont on a scié les membres et vous ne savez pas ce qu’il y a de plus extraordinaire dans la situation nouvelle ? C’est que, cette Tchécoslovaquie exsangue et infirme, on vous oblige, par la paix de Munich, à venir à son secours si elle est attaquée. On nous dit que vous n’avez pas su, que vous ne pouviez pas défendre la Tchécoslovaquie forte ; mais on vous fait signer un papier en vous engageant à venir défendre la Tchécoslovaquie indéfendable. On vous fait abandonner la Tchécoslovaquie qui pouvait considérablement aider la France, en cas de guerre ; on vous oblige à protéger une Tchécoslovaquie qui ne peut plus rien pour la France. (Vifs applaudissements sur les bancs de l’extrême gauche et des communistes).

[…]

Messieurs, vous sentez maintenant pourquoi il m’est impossible d’accorder mon vote au gouvernement, car ce vote signifierait mon adhésion à la paix de Munich. Cette paix annule à jamais les bénéfices de la victoire de 1918 ; cette paix signifie le renoncement de notre politique historique, de notre politique traditionnelle, poursuivie sans interruption pendant des siècles, pour le maintien de l’équilibre européen.

Cette paix consacre le triomphe de Hitler, c’est-à-dire à la fois celui de l’Allemagne et celui du fascisme international. (La droite s’exclame. Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

Cette paix fait du IIIème Reich un empire colossal qui va établir sans obstacle, désormais, et par étapes foudroyantes, son hégémonie sur l’Europe. Je sais bien qu’il y a parmi nous des hommes pénétrés de patriotisme qui espèrent que la France pourra vivre en paix, fière, libre, à côté de cette nouvelle et gigantesque Allemagne. Je souhaite de tout mon être me tromper quand je viens vous dire : « Non ! N’espérez pas ! L’Allemagne est insatiable devant les faibles ; l’Allemagne est impitoyable pour les faibles ; l’Allemagne ne respecte que les forts et nous venons de lui montrer que nous ne l’étions pas ! »

Aujourd’hui qu’elle dispose d’une masse humaine accrue, aujourd’hui qu’elle a la main sur le bastion qui commande les régions du pétrole et les régions du blé, que son potentiel guerrier s’est multiplié, aujourd’hui qu’elle peut exiger plus qu’hier, vous croyez qu’elle va devenir douce conciliante ! Moi, je crois qu’elle va devenir exigeante et terrible.

Hitler nous a prévenus, dans Mein Kampf, que son bût suprême était d’écraser la France, l’ennemie mortelle de l’Allemagne. Même si, sincèrement, il répudiait la doctrine et la philosophie sur lesquelles la révolution qu’il a accomplie et les triomphes qu’il a remportés trouvent leur fondement, je crois que des forces irrésistibles et plus fortes que lui l’entraîneraient un jour à se jeter contre nous.

En disant cela, je heurte en vous des convictions que je sais sincères ; je vais contre le courant des sentiments populaires. (L’extrême gauche communiste réagit : Non ! Non !) Mais je pense que notre devoir à nous, meneurs de l’opinion et représentants du peuple, n’est pas de suivre les enthousiasmes certes compréhensibles mais parfois inconsidérés des foules, il est de leur rappeler les dure leçons de l’expérience historique et les dures réalités de la vie courante. Les foules vous ont acclamé, à votre retour de Munich, monsieur le président du Conseil, et Dieu sait si je comprends le cri de joie d’un peuple qui a pu échapper au fléau de la guerre. Cependant, j’eusse aimé que la radio officielle ne s’efforçât pas de provoquer ces manifestations et ces effusions. Car, si vous voulez redresser la situation, ce ne sont pas les illusions trompeuses qu’il faut déverser dans le cœur des Français, c’est la vérité qu’il faut leur montrer. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs. Interruptions à droite.) »

 

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