Histoire et Mémoire de la Seconde Guerre mondiale

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian

par | 2 Jan 2024 | [Article], [Histoire de la Résistance], En Une de Fortitude

Une histoire du Groupe Manouchian

Qui étaient Missak et Mélinée Manouchian ?

Missak et Mélinée Manouchian sont deux survivants et orphelins du génocide des Arméniens, réfugiés en France. Couple indéfectible qui se forme aux grandes heures du Front populaire, c’est au sein des FTP-MOI de la région parisienne qu’il s’engage dans la Résistance, pendant la Seconde Guerre mondiale. Arrêté et torturé par la police française – mise au service de l’occupant allemand – Missak Manouchian est fusillé le 21 février 1944, au Mont-Valérien, avec 22 autres membres de son groupe de « L’Armée du Crime ». A l’issue de la guerre et de son engagement pour la libération de la France, Mélinée Manouchian œuvre pour la mémoire de son défunt mari et avec lui, de tous les résistants étrangers.

Portrait de Missak Manouchian – © Archives Manouchian / Roger-Viollet. Portrait de Mélinée Manouchian – © Hrand / Archives Manouchian / Roger-Viollet – L’Affiche rouge – © André Zucca / Roger-Viollet – Tous droits réservés à Roger-Viollet.

Ça s’est passé en

île-de-France

L’entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian

Le 21 février 2024, Missak et Mélinée Manouchian sont entrés au Panthéon. A travers ces deux grandes figures de la Résistance, il est juste de considérer que cette entrée est aussi celle de tous les membres du groupe Manouchian.

Auprès des plus illustres personnages qui ont marqué l’Histoire de notre Nation, c’est un véritable hommage qui est rendu à ces étrangers qui, pendant les obscures années de la Seconde Guerre mondiale, ont embrassé les valeurs de notre République, ont pris les armes pour défendre leur pays de préférence, allant pour certains jusqu’à l’ultime sacrifice ; morts pour la France.

Depuis quatre-vingts ans, la mémoire du Groupe Manouchian se conjugue au présent et traverse toutes les époques. Aujourd’hui encore, elle est en mesure d’apporter des éléments ou des réponses à nos questions sociétales, à nos doutes, à nos craintes et à nos espérances.

Qu’il est bon de rappeler le rôle capital et la combativité des femmes dans la Résistance et dans la Libération de la France ; à l’heure d’un combat juste et nécessaire pour leur place dans notre société.

Qu’il est bon de rappeler l’engagement, la force et la bravoure de ces étrangers ; à l’heure où leur présence sur notre sol est plus que jamais contestée.

Acquise en 1944, cette mémoire est avec raison caractérisée par cette « Affiche rouge ». Mais ne nous y trompons pas, elle est bien plus que de simples planches de papier, jadis placardées sur les murs de nos villes. La mémoire du groupe Manouchian est une histoire réelle, riche de faits incontestables, de symboles puissants et de valeurs fortes.

Une histoire qu’il convient de découvrir ou de redécouvrir.

Qui était Missak Manouchian ? Rencontre avec Jean Vigreux ; historien et professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne.

Cet article est également disponible au format audio, à écouter en Podcast sur les principales plateformes d’écoute.

Les Arméniens au service de la France

L’arrivée en France de Missak Manouchian et de Mélinée Assadourian n’est pas le fruit du hasard. Pour la comprendre, il faut se replonger dans le contexte historique des années 1920. Car à l’issue de la Grande Guerre (1914-1918), le pays manque cruellement de main-d’œuvre alors même que le redressement de son économie, durement touchée par le précédent conflit, est une priorité. C’est dans ce contexte que des dizaines de milliers d’orphelins arméniens arrivent par le Sud du pays.

Le génocide des Arméniens

La période de la Première Guerre mondiale coïncide aussi avec le « début de la chute » de l’Empire ottoman, également connu sous les noms de l’Empire turc ou de la Turquie ottomane. Pour tenter de le sauver, le mouvement nationaliste des Jeunes-Turcs – alors au pouvoir d’une dictature imposée par la terreur – décide d’adopter pour projet la fondation d’un immense empire turc. Celui-ci ambitionne d’unir l’ensemble des peuples turcophones du Caucase et de l’Asie centrale. Toutes les minorités ethniques doivent alors être assimilées par la force. C’est le cas du peuple arménien, un véritable obstacle à la bonne réalisation du projet gouvernemental.

Rafles, déportations, assassinats de masse, esclavagisme, viols… Le génocide des Arméniens débute le 24 avril 1915 et se poursuit jusqu’en 1923. Selon les chiffres communiqués par le Ministère des Affaires étrangères de la République d’Arménie, environ 1,5 million d’Arméniens trouvent la mort au cours de cette période, sur une population initiale de plus de 2 millions d’individus. Le reste est alors forcé de se convertir à l’islam ou bien de trouver refuge à l’étranger.

Au recensement de 1927, les Arméniens ne sont plus que 67 000 dans la nouvelle Turquie, née sur les ruines de l’Empire ottoman. Les historiens estiment à environ 600 000 à 800 000 rescapés du génocide. Ils sont essentiellement ceux qui sont parvenus à fuir vers le Caucase, la Palestine ou le Liban, ou bien des femmes et des enfants qui ont été cachés par des familles turques, arabes ou kurdes.

L’enfance orpheline de Missak et Mélinée

Quoi qu’il en soit, les Arméniens sont désormais condamnés à un exil de leur terre d’origine, et à une errance presque sans fin. Les États-Unis, les Balkans (Grèce, Roumanie, Bulgarie) et le Moyen-Orient (Syrie, Irak, Liban et Iran) deviennent alors les principaux lieux de refuge de ces centaines de milliers de survivants, comprenant plus de 200 000 orphelins. Missak et Mélinée sont de ceux-là. De par leurs jeunes âges, les souvenirs d’enfance de deux futurs héros de la Résistance – hormis ceux de la survie, de l’errance et des orphelinats – restent et resteront flous.

Mélinée est née le 13 novembre 1913, à Constantinople, de parents fonctionnaires. Une seule année la sépare de sa sœur ainée ; Armène. Lorsque éclate le génocide des Arméniens, durant lequel son père et sa mère sont massacrés, elle n’est alors âgée que de deux ans. Avec sa sœur, elle est recueillie par une association humanitaire, puis placée dans un orphelinat en Grèce.

Missak Manouchian, quatrième et dernier enfant d’une famille de paysans, est né le 1er septembre 1906 à Adiyaman, dans la province de Mamouret-ul-Aziz de l’Empire ottoman, au sud-est de l’actuelle Turquie et au nord de la frontière Syrienne. Son père est tué alors qu’il prend part à la résistance armée, sa mère meurt au cours de sa déportation. Lui et son frère sont sauvés par une famille Kurde, puis par la suite placés dans un orphelinat, au Liban.

La main-d’œuvre étrangère

A l’issue de la dévastatrice Grande Guerre, la France fait face à une véritable pénurie de main-d’œuvre. La Syrie et le Liban – sous mandat français – deviennent une ressource pour combler la problématique des postes vacants. C’est ainsi que des recruteurs parcourent – offres d’avenir inespérées sous le manteau – les camps de réfugiés arméniens.

Dès lors, ils sont entre 60 000 et 65 000 à rejoindre Marseille, à partir de l’année 1923. Si certains sont envoyés dans les principaux bassins industriels et miniers de la Cité phocéenne, d’autres voyagent encore jusqu’à Saint-Etienne, Lyon, Grenoble et même jusqu’en région parisienne.

Cette nouvelle et indispensable main-d’œuvre arménienne est alors dirigée vers les secteurs en plein essor comme la métallurgie ou la construction automobile. Cependant, les métiers de l’artisanat, tels que le commerce ou la coiffure, représentent bien d’autres opportunités. Passant par l’école ou le travail, c’est un véritable parcours d’intégration qui débute alors.

L’arrivée en France de Missak Manouchian et de Mélinée Assadourian

Missak Manouchian arrive à Marseille le 16 septembre 1924, où il retrouve notamment son frère, Garabed. A La Seyne-sur-Mer, les deux émigrés sont embauchés par la Société des forges et chantiers Méditerranée – plus grand constructeur maritime français de l’époque – pour leurs compétences en menuiserie, acquises à l’orphelinat. Mélinée arrive en France plus tardivement – en 1926 – avec sa sœur Armène, grâce au soutien du Comité américain du Secours arménien et syrien.

Portrait de Missak Manouchian (1906-1944) – © Archives Manouchian / Roger-Viollet – Tous droits réservés à Roger-Viollet

La vie parisienne

A peine un an plus tard, les deux frangins quittent le sud de la France pour rejoindre la capitale, où ils s’établissent au numéro 11 de la rue Fizeau, dans la 15e arrondissement. Missak travaille à Issy-les-Moulineaux, employé par l’usine Gévelot de la Société française des munitions. Au printemps suivant, il doit cependant faire face à une nouvelle épreuve de la vie. Son frère, Garabed, meurt de la tuberculose, maladie précédemment contractée au Liban.

Scolarisée à Marseille depuis son arrivée, Mélinée rejoint la région parisienne en 1929. Elle poursuit ses études à Raincy, jusqu’en 1931, où elle entreprend une formation de secrétaire comptable et de sténodactylo. C’est également à Paris qu’elle rencontre la famille Aznavourian, famille qui lui sera d’une grande aide pendant la guerre et dont elle restera intimement proche jusqu’à la fin de sa vie. 

Désormais seul, c’est une nouvelle forme d’errance qui guette Missak Manouchian ; celle de l’errance professionnelle. Car pour tenter de faire face aux difficultés provoquées par la crise économique de 1929, le Gouvernement français impose désormais un quota d’étrangers, employés par les industriels du pays. De fait, les Arméniens comme d’autres travailleurs étrangers (italiens ou espagnols par exemple) ne sont spécifiquement plus les bienvenus, et beaucoup perdent leur emploi.

Missak Manouchian, un homme de passions

Jusqu’à l’automne 1933, Missak Manouchian change à plusieurs reprises d’adresse. Ces changements sont vraisemblablement liés à son inévitable instabilité professionnelle. S’il enchaîne plusieurs expériences dans la menuiserie ou la mécanique, il connait également des périodes de chômage. Bien qu’il affirme vouloir faire son service militaire et définitivement s’installer en France, c’est à cause de ces périodes non-travaillées que sa première demande de naturalisation – formulée le 1er août 1933 – lui sera refusée le 19 décembre 1934.

En attendant, ces périodes chômées ne signifient certainement pas à une perte de temps pour le jeune arménien. Bien au contraire. Car Manouchian – sportif accompli – est aussi un homme assoiffé de découvertes et de connaissances. C’est d’ailleurs avec certitude qu’il souhaite davantage orienter sa carrière professionnelle vers l’écriture.

Si son affection pour son pays d’accueil ne fait déjà plus de doute, il en va de même pour sa culture. Place du Panthéon, l’homme ne compte pas ses heures passées à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Rapidement, il commence à rédiger de courts textes en arménien tout en se spécialisant de manière certaine vers la poésie – l’une de ses plus grandes passions – en traduisant notamment des poèmes français dans sa langue d’origine.

C’est cet attachement à la littérature et à l’écriture qui bientôt, lui vaut la sympathie d’intellectuels arméniens de la capitale et qui, indirectement, le rapprochera aussi des mouvements communistes. En juillet 1930, il est même le co-fondateur de la revue littéraire Tchank, un mensuel de 15 pages, rédigé en arménien, qui paraît pendant un an.

L’adhésion au Parti communiste français et la rencontre avec Mélinée

Le 6 février 1934, la République française vacille. A Paris, éclate une manifestation antiparlementaire sans précédent. Celle-ci est organisée par les principaux mouvements nationalistes tels que les royalistes d’Action française, Croix-de-feu, ou encore Francistes. La situation dégénère et la Police ouvre le feu. Bilan : 30 morts et plus de 2000 blessés. Face au péril fasciste – soudainement mis en lumière et interprété ainsi – Missak Manouchian, lui-même survivant du mouvement nationaliste des Jeunes-Turcs, participe aux contre-manifestations antifascistes des 9 et 12 février suivants, avant d’adhérer au Parti communiste français (PCF).

Grâce à son parcours de jeune éditorialiste, il est dirigé vers le HOK (Hayastani Oknoutsian Komité, ou le Comité d’aide à l’Arménie) dans lequel on lui confie la rédaction de l’hebdomadaire Zangou.

Il s’avère que Mélinée – âgée de 21 ans – est justement une militante dévouée du HOK. Installée chez sa sœur, au Prés-Saint-Gervais, elle commence alors à côtoyer quotidiennement le jeune Missak, dans les bureaux du 9e arrondissement du 9 rue Bourdaloue. Formant désormais un couple dont le mariage est célébré le 22 février 1936, ils s’installent ensemble, rue des Plantes.

En 1936 justement, après la victoire du Front populaire, le HOK réoriente ses actions au sein de la branche MOI (Main d’œuvre immigrée) du PCF. Outre la défense de la main-d’œuvre étrangère en France, la MOI montre clairement son attachement à la République et à la lutte antifasciste, en affichant ouvertement son soutien au Républicains espagnols, qui doivent se battre contre les forces nationalistes du général Franco. Missak Manouchian est d’ailleurs volontaire pour aller se battre en Espagne, mais le PCF le lui interdit, estimant sa présence en France – auprès de la communauté arménienne – trop importante.

A l’aube de la Seconde Guerre mondiale

C’est dans une Allemagne tiraillée et mise à bout de souffle par la crise économique de 1929, qu’arriva ce qu’aucun observateur politique lucide n’avait réellement jugé possible. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler arrive légalement au pouvoir. Comment celui qui – jusqu’à ses trente ans – n’était que l’ombre de lui-même, allait réussir à rassembler autant, au point d’en électriser les foules et de manipuler les plus grands dirigeants d’Europe ? Comment celui qui – sans aucune expérience du commandement militaire – allait parvenir à s’emparer de la quasi-totalité du continent européen, avant de le plonger, avec l’Allemagne elle-même, dans un gouffre sans fond ? Quoi qu’il en soit, à la fin des années 30, il ne fait plus aucun doute que la guerre frappera une nouvelle fois le vieux continent.

La signature du pacte germano-soviétique

C’est au lendemain du 23 août 1939, que se concrétise réellement et subitement, celle que l’on appellera bientôt la Seconde Guerre mondiale. Désormais, l’Allemagne peut librement attaquer à l’Ouest, sans craindre de représailles à l’Est. Stupéfaction du côté des démocraties, malaise immense au sein du Parti communiste français, qui s’inscrit pourtant véritablement dans un combat antifasciste et antinazi. « Je sais combien le peuple allemand aime son Führer. C’est pourquoi je voudrais boire à sa santé ». Tels sont les mots de Staline, après la signature du Pacte germano-soviétique.

En France, les communistes sont pointés du doigt. Missak Manouchian lui, – comme d’autres militants – ne croit pas en la véracité de ce pacte. Il est convaincu que Hitler attaquera l’URSS, un jour ou l’autre. Aussi, son combat contre les nazis n’en demeure pas moins sa priorité. Mais au yeux du gouvernement et de l’opinion générale, le mal est fait ; le PCF est supposé complice. Pour autant, et avant même ce revirement de situation pour le moins inattendu, l’anticommunisme lui, avait déjà refait surface, propulsé par la montée du nazisme et des tensions en Europe. C’est dans ce contexte qu’en 1938, le HOK – devenu l’Union populaire franco-arménienne – attirait déjà l’attention des renseignements généraux.

De la prison à l’uniforme français

L’Union populaire franco-arménienne étant associée au Parti communiste français, lui-même directement associé aux décisions prises par Moscou, il est évident que le Pacte germano-soviétique ne fait qu’envenimer une situation déjà bien délicate.

Missak Manouchian – et bien d’autres membres de son entourage – devient alors la cible de plusieurs décrets promulgués par le Gouvernement français, prévoyant notamment l’internement des étrangers dits « indésirables ». Le 2 septembre 1939, il se retrouve derrière les barreaux de la prison de la Santé, après avoir été arrêté par la police. Faute de charges réelles contre lui, il est relâché le mois suivant.

A sa sortie de prison, Missak signe un acte d’engagement volontaire pour rejoindre l’armée. Selon Gérard Streiff, dans son ouvrage dédié au couple Manouchian, 83 000 étrangers demandent comme lui à se battre pour la France. Et c’est donc sous l’uniforme de soldat français – dans la 4e compagnie d’instruction, dans le Morbihan – que l’Arménien d’origine, reformule une demande de naturalisation. S’il fournit cette fois-ci les avis favorables du commandant de son détachement, la suite des événements ne lui permettront pas d’obtenir une réponse.

L’entrée en Résistance de Missak et Mélinée Manouchian

C’est le 22 juin 1940, dans la Clairière de Rethondes, que la défaite française est officiellement actée. La France et l’Allemagne viennent de signer un armistice, au terme d’une période qui restera inscrite dans l’Histoire comme étant celle d’une véritable « débâcle » militaire. C’est à Vichy, que le Gouvernement du maréchal Pétain s’installe et fait le choix de l’ultra-collaboration avec le Troisième Reich nazie. Dès lors, les étrangers, les Juifs, les communistes ou encore les francs-maçons, entrent dans le viseur de l’État français. Mais face à un occupant incontestablement vorace, brutal et sans aucune pitié, la Résistance – intérieure comme extérieure – commence à s’organiser.

L’opération Barbarossa

Le 22 juin 1941, Hitler lance l’opération « Barbarossa » et envoie plus de 3 millions de ses soldats à l’assaut de l’Union Soviétique (URSS). Ainsi sonne la rupture du Pacte germano-soviétique. De son côté, Vichy rompt ses relations diplomatiques avec le régime stalinien. Dans la foulée est créée la Légion des volontaires français, dont l’objectif n’est autre que d’envoyer des hommes se battre aux côtés des Allemands, sur le front de l’Est. Mais en France, et peu avant cette nouvelle offensive, le PCF – interdit depuis le mois de septembre 1939 – avait déjà fixé la libération du pays comme son principal objectif. Car de manière clandestine, ses activités se poursuivent bien.

Craignant pour la sécurité de ses troupes d’occupation, le Reich exige alors du Gouvernement français, l’internement, sans aucune exception, de tous les ressortissants soviétiques et des communistes.

Pourtant apatride, Missak Manouchian est – aux yeux du régime de Vichy et des nazis – considéré comme un citoyen de l’Arménie soviétique. Par conséquent, il devient donc un ressortissant d’une puissance ennemie, d’autant plus que ses activités d’avant-guerre le présentent inévitablement comme sympathisant communiste. Le 26 juin 1941, il est arrêté et interné au camp de Royallieu, à Compiègne.

L’engagement dans la Résistance avant la lutte armée

Aucune charge n’ayant une nouvelle fois été retenue contre lui, Missak Manouchian est libéré après 77 jours de captivité. Désireux d’intégrer la Résistance et selon plusieurs témoignages – ce que rapportent en tout cas les historiens Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski dans leur ouvrage Manouchian – Missak reprendrait contact avec ses camarades d’avant-guerre, en regagnant Paris. A cette période, la Parti communiste français vient de passer un nouveau cap ; depuis le mois d’août, il s’est engagé dans une véritable lutte armée contre l’occupant nazi.

Si quelques vérifications s’imposent, notamment sur les conditions et les raisons de sa libération, sa requête est acceptée. Missak Maouchian entre officiellement en Résistance « politique ».

Manouchian et les FTP-MOI de la région parisienne

En France et dès le printemps 1942, les étrangers de la MOI (Main d’œuvre Immigré) sont déjà un certain nombre à s’être engagés dans les premiers groupes de Francs-tireurs et partisans (FTP : mouvement de Résistance intérieure créé par le PCF). Leur principal objectif : déstabiliser l’occupant en menant des actions de guérilla urbaine. C’est ce qu’il se passe dans certaines grandes villes comme à Lyon, Grenoble, Marseille, Toulouse et bien entendu Paris. Dans la région de cette dernière, Missak prend naturellement – et pour l’heure – la direction du groupe arménien de la MOI.

Qu'est ce que la MOI (Main-d’œuvre immigrée) et les FTP-MOI ?

La Main-d’œuvre immigré (MOI) est une organisation de type syndical, fondée dans les années 20′, lorsque le Parti communiste français (PCF) cherchait à encadrer et à défendre les droits des travailleurs étrangers en France. A ses débuts, elle est constituée de « groupes de langue », dans lesquels les militants se retrouvent en fonction de leur origine ou de leur culture. On y trouve principalement des militants communistes de Pologne ou de Roumanie, mais aussi des Italiens pourchassés par les fascistes et des combattants des Brigades internationales en Espagne. Après le début de la guerre, la MOI entre en clandestinité sous une forme de « Résistance politique ». Elle se voit notamment fixée pour objectif de fournir 10% de ses effectifs au FTP-MOI.

Les FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée) se constituent au moment de la création des FTPF (Francs-tieurs et partisans français), en 1941, qui regroupe les organisations clandestines et armées du PCF, chargées de combattre l’occupant nazi. Ils sont ainsi associés à une « Résistance armée » et sont, pour l’essentiel, souvent constitués des MOI les plus courageux et déterminés.

Portrait de Mélinée Manouchian (1913-1989) – © Hrand / Archives Manouchian / Roger-Viollet – Tous droits réservés à Roger-Viollet

Une organisation militaire

Les FTP-MOI de la région parisienne s’organisent autour de 4 détachements – plus ou moins créés en fonction des groupes de langue de leurs membres – ainsi que d’une équipe chargée d’opérations « spéciales ». Tous sont placés sous le commandement de Boris Holban, juif d’origine roumaine.

Le 1er détachement est essentiellement constitué de Roumains, de Tchécoslovaques, de Bulgares et d’Arméniens. C’est le détachement qu’intégrera Missak en février 1943. Le second compte majoritairement des Juifs polonais, alors que le troisième résonne davantage italien. Le 4e détachement est lui orienté dans des actions de déraillement de trains. Ses actions s’étendent dans un large périmètre – d’une centaine de kilomètres – autour de Paris. Enfin, l’équipe spéciale, chargée des exécutions des hauts gradés, est plus hétéroclite. On y trouve en effet des Espagnols, des Polonais, des Italiens mais aussi des Allemands.

Le rôle des femmes

Dans les FTP-MOI, mais comme dans d’autres mouvements de Résistance, le rôle des femmes est primordial, pour ne pas dire capital. Pour l’essentiel, ce sont souvent elles qui sont chargées du transport des armes et des munitions. Elles sont des agents de liaison, mais aussi des secrétaires assidues : rédaction des comptes rendus, gestion des tableaux des effectifs, rédaction et distribution des tracts de propagande…

Au sein du service de renseignement, sous la responsabilité de Cristina Boïco, ce sont aussi elles qui ont la lourde tâche de repérer et d’identifier les futures cibles. Pour faire simple, leurs rôles, aussi variés soient-ils, sont non seulement aussi importants que ceux majoritairement exercés par les hommes, mais au caractère tout aussi dangereux. D’ailleurs, plusieurs dizaines d’entre elles seront arrêtées par la police française.

A ce propos, lorsque Mélinée Manouchian intègrera à son tour les FTP-MOI, nommée au poste de secrétaire de direction, elle se chargera – entre autres – de la propagande et de la contre-propagande en tapant des tracts, souvent distribués de ses propres mains, mais aussi en organisant des réunions.

Olga Bancic, figure incontournable du groupe Manouchian et à qui les Allemands réserveront un sort spécifiquement cruel, est chargée  de l’assemblage des bombes et de leur transport. Tout au long des actions menées par les FTP-MOI de la région parisienne, c’est souvent elle qui fait passer les armes. Dans son livre, Gérard Streiff avance le chiffre d’une centaine d’opérations de ce type « assurées » par ses soins.

Les femmes des FTP-MOI défilent à Marseille le 29 août 1944 pour la Libération. Droits réservés : Pirotte Julia (1907 – 2000) – Centre de Documentation du musée de l’Armée. Photo (C) Paris – Musée de l’Armée – RMN-Grand Palais.

L’ascension de Missak Manouchian

Dans le milieu des FTP-MOI de la région parisienne, les arrestations sont hélas monnaie courante. C’est ce qui explique en partie la montée fulgurante de Missak dans cette organisation, qu’il intègre en février 1943, au sein de 1er détachement. Son premier fait d’armes a lieu le 17 mars suivant, à Levallois-Perret, lorsqu’il jette une grenade – transmise par Olga Bancic – sur un groupe de soldats allemands.

A l’été suivant – au cours du mois de juillet – il remplace le responsable technique de la direction centrale du mouvement, lui aussi arrêté par la police. Missak œuvre donc aux côtés de Holban pendant un très bref moment. Car exfiltré dès le mois suivant en province pour des questions de sécurité, c’est alors Manouchian qui le remplace.

Ainsi, le survivant du Génocide des Arméniens, arrivé en France dix ans plus tôt, est désormais à la tête des FTP-MOI de la région parisienne. C’est à ce même moment que Mélinée intègre à son tour le mouvement de lutte armée contre l’occupant nazi.

Faits d’armes de la lutte armée des FTP-MOI

A Paris et dans sa proche banlieue, la répression est incontestablement plus forte qu’ailleurs. C’est probablement pour cette raison que les FTP-MOI de la région parisienne sont – pratiquement – les seuls à mener une véritable lutte armée contre l’occupant allemand. Même avec un nombre de combattants pourtant très limité, les chiffres avancés par Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski font tout de même état de 229 actions – de plus ou moins grande envergure – menées entre juillet 1942 et novembre 1943.

Pour la période de commandement de Missak Manouchian, c’est-à-dire d’août à novembre 1943, on dénombre une soixantaine d’actions pour une quarantaine d’ennemis tués. Un chiffre important compte tenu d’un effectif composé de seulement 65 FTP-MOI à l’été 1943. Attaques armées, déraillements de trains, incendies, vols… Pour les Allemands, la fréquence des actions est difficilement acceptable. Au cours de cette même période et selon Jean Vigreux, il se passe « quelque chose » tous les deux ou trois jours. A travers ces actions, et malgré des moyens forts importants, la sécurité des troupes d’occupation n’est donc pas ou plus assurée.

Le 28 septembre 1943 a lieu l’action qui restera comme étant la plus retentissante des combattants des FTP-MOI : le SS Julius Ritter, responsable du Service du Travail Obligatoire en France (STO), est assassiné. Hitler enrage, l’assassinat de ce haut cadre de l’appareil nazi est de très près comparé à celui du SS Reinhard Heydrich.

Ajouté aux autres coups portés aux Allemands, ces actes courageux ont un impact non négligeable aux yeux de l’opinion française ; ils prouvent que – malgré la très forte propagande allemande et vichyste – la Résistance lutte bel et bien contre l’Occupation. Mais tout cela n’est évidemment pas sans conséquences. Car au moment de l’assassinat de Julius Ritter, Missak Manouchian est déjà repéré par les Renseignements généraux.

La traque du groupe Manouchian

Fruit d’une collaboration voulue et décomplexée, c’est bien la police française qui se charge de la traque et de l’arrestation des FTP-MOI de la région parisienne, avant de finalement les remettre aux autorités allemandes. Comme l’explique Jean Vigreux dans notre vidéo Une rencontre avec Jean Vigreux, ce sont les Brigades spéciales qui sont chargées de mettre en place une technique typiquement française et que les Allemands ne connaissent et ne maîtrisent pas ; la filature.

Les brigades Spéciales de la police parisienne

Pendant la Seconde Guerre mondiale, et plus que jamais en 1943, la préfecture de Paris est de loin la plus puissante de France. Comme partout dans le pays, son action est aussi renforcée par les accords Bousquet-Oberg, permettant ainsi la traque des Résistants. Celle-ci est alors composée de trois grands services : la police municipale, la police judiciaire et les renseignements généraux.

Dans cette dernière branche est créée – en 1941 – une Brigade spéciale (BS) chargée de traquer les Résistants, soit les « terroristes et ennemis de l’intérieur » pour reprendre le langage collaborationniste de l’époque. De janvier 1942 à l’été 1944, ces policiers idéologiquement marqués, procèderont à l’arrestation d’environ 1600 personnes ; des communistes pour la plupart. A la Libération, 150 d’entre eux seront poursuivis, 64 condamnés dont 22 à la peine de mort, 10 seront exécutés.

En janvier 1942, la Brigade spéciale est scindée en deux services ; la BS1 et la BS2. La première est dirigée par le commissaire Fernand David – il sera arrêté et exécuté à la Libération – et chargée de lutter contre les actions de propagande. La seconde, dirigée par le commissaire René Hénocque – il parviendra à fuir à l’étranger à la Libération – lutte contre les actions « terroristes ». C’est essentiellement cette seconde Brigade qui se charge des filatures les plus méthodiques et impitoyables des FTP-MOI de la région parisienne.

Il est évident que le combat s’annonce d’ores et déjà déséquilibré. Outre les importants moyens déployés, les Brigades spéciales rassemblent près de 200 hommes. Rappelons qu’à l’été 1943, les FTP-MOI ne dépassent pas les 70 membres et que ceux-là sont bien souvent très jeunes et peu expérimentés à la vie clandestine, mais bien entendu aussi aux combats.

Les filatures et la chute des FTP-MOI de la région parisienne

L’efficacité des filatures de la police française n’est déjà plus à prouver. En quelques mois, tous les combattants des FTP-MOI de la région parisienne sont non seulement repérés, mais aussi identifiés et leurs planques localisées. Pour ce qui est de Missak Manouchian, il est en réalité déjà repéré et identifié, avant-même de prendre la direction du réseau de lutte armée.

Le 23 mars 1943, une première filature – débutée au début de mois de février – permet de faire tomber le réseau des « imprimeurs », menant alors un précieux travail de propagande. Mais elle débouche aussi vers la chute du groupe de jeunes MOI de Henri Krasucki. Âgé de 17 ans, il sera ensuite déporté. Une deuxième filature débute au cours du mois d’avril suivant. Le 2 juillet 1943, c’est au tour du « groupe de langue juif » et du 2ème détachement entier des FTP-MOI de la région parisienne de tomber.

Le 16 novembre 1943, Missak Manouchian et Joseph Epstein – juif polonais qui dirige l’ensemble des FTP de la région parisienne – doivent se retrouver dans une commune située au sud de Paris ; à Évry-Petit-Bourg. Conclusion d’une troisième et dernière filature, les deux hommes sont à leur tour arrêtés par la police française. Très rapidement, c’est donc celui que l’on peut aujourd’hui appeler le groupe Manouchian qui tombe. En quelques jours, des militants – hommes et femmes – sont arrêtés par dizaines et les planques fouillées.

Certains cependant parviennent à échapper à cette ultime vague d’arrestations. C’est par exemple le cas de Mélinée qui – durant plusieurs mois – sera cachée chez des militants ou sympathisants, et notamment chez les Aznavourian, parents d’Aïda et de celui qui deviendra le célèbre Charles Aznavour, et dont l’appartement sert également de planque aux déserteurs soviétiques engagés de force dans l’armée allemande.

Mise à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes dans une pièce sans aucune vue extérieure et sans aucune nouvelle de son mari, Mélinée sombre peu à peu dans la dépression. Néanmoins, et jusqu’à la fin de la guerre, elle poursuivra son engagement au sein d’une autre organisation ; le Front national Arménien. Sa mission première : retourner les soldats de la Légion arménienne, recrutés parmi les milliers de prisonniers de guerre soviétiques.

Le procès, l’exécution du groupe Manouchian et l’affiche rouge

Lors des fouilles, la police tombe inévitablement sur bon nombre de documents compromettants comme des tracts et des brochures de propagande, mais aussi et surtout sur des rapports d’activité, des armes et des explosifs. Dans l’appartement d’Olga Bancic, situé au numéro 3 de la rue Andrieux, on y aurait notamment découvert pas moins de treize grenades, trois pistolets, un browning, trois revolvers, soixante bombes, une boîte d’explosifs… et plus encore. Ces découvertes vont alors longuement alimenter – jusqu’au procès et même au-delà – la presse et la propagande collaborationniste.

Affiche rouge - Groupe Manouchian - FTP-MOI de la région parisienne

L’Affiche rouge de propagande allemande « Des libérateurs ? La libération ! Par l’armée du crime ! » – © André Zucca / Roger-Viollet – Tous droits réservés à Roger-Viollet

Un procès allemand

Après une période d’interrogatoires musclés – marqués par la torture –, la police française rédige un rapport complet sur l’organisation et les actes des FTP-MOI de la région parisienne, et offre le groupe Manouchian aux autorités allemandes. Un procès doit ainsi avoir lieu, et il se tiendra à Paris du 15 au 18 février 1944, à l’Hôtel Continental. Le jugement, bien entendu, est sans aucun doute décidé à l’avance.

Si les Allemands prévoient dans un premier temps de couvrir l’événement afin de le rendre public, c’est finalement à huis clos que se déroule ce procès. Seuls quelques journalistes collaborationnistes obtiennent une accréditation. Les faits cependant, ne seront partagés dans les actualités que plus tardivement, après l’exécution des sentences. « Nous avons combattu pour la France, pour sa libération. Vous avez hérité de la nationalité française. Nous, nous l’avons méritée. » Tels sont les mots qu’aurait lâché Missak Manouchian aux collaborateurs français, présents au milieu d’Allemands venus en nombre.

Car sans surprise aucune, le verdict de cette véritable parodie de justice est sans appel ; sur les 24 accusés, 23 sont condamnés à mort. Un seul est relaxé et renvoyé à la justice française. Pour le reste, tous seront fusillés le 21 février 1944, dans la Clairière du Mont-Valérien, à l’exception de Olga Bancic. En effet, les Allemands s’interdisent d’exécuter des femmes sur le sol français. De fait, Golda est alors déportée en Allemagne, jusqu’à Stuttgart, et guillotinée le 10 mai suivant, le jour de son trente-deuxième anniversaire.

L’exécution du groupe Manouchian

Leur mise à mort, Missak et ses compagnons d’armes l’apprennent à la prison de Fresne, au matin même de ce 21 février 1944. Dans le fourgon qui doit les conduire au Mont-Valérien, l’aumônier allemand, Franz Stock, raconte dans son journal que les condamnés ont crié : « Vive le peuple allemand, à bas les nazis ! Nous aimons la musique allemande, nous sommes soldats, œuvrons pour l’Allemagne. […] »

Dans la clairière du Mont-Valérien, les premières salves résonnent à 15h22. Quatre par quatre, les membres du groupe Manouchian se présentent devant leurs bourreaux allemands, jusqu’à 15h56, heure à laquelle sont tirées les dernières balles.

Sur les hauteurs de l’ancien fort, un homme photographie clandestinement quelques fragments de la scène, capturant les derniers instants de ces vies qui déjà, ne sont plus anonymes. Clémens Rüther, sous-officier de la Feldgendarmerie et antinazi, est chargé d’assurer la sécurité autour des différentes étapes du jugement, jusqu’à l’exécution des condamnés. Ces photographies, restées secrètes et au nombre de trois, il les rendra publiques en 1985, en les transmettant peu avant sa mort à un comité militant pour un rapprochement franco-allemand.

L’affiche rouge

De ces condamnés, les Allemands décident d’en faire une véritable arme de propagande antisémite, xénophobe et anticommuniste. Pourtant et selon les Renseignements généraux, cette propagande d’envergure provoque exactement l’inverse de l’effet escompté, suscitant davantage de réactions de sympathie, plutôt que de peur.

Du 15 au 20 février, une « Affiche rouge » est placardée à plusieurs milliers d’exemplaires dans les rues de Paris, mais également en Province. « Des libérateurs ? La libération par l’armée du Crime ! ». Tels sont les quelques mots que l’on peut lire entre les dix portraits présentés en médaillons. Parmi ceux-là, 7 d’entre eux sont Juifs et présentés ainsi. On y trouve aussi un espagnol et un italien désignés communistes. Enfin, tout en bas, figure le portrait de Missak Manouchian avec la description suivante : « Arménien chef de bande – 56 attentats – 150 morts – 600 blessés ». Le but de cette propagande : dénoncer la présence des étrangers et un pseudo complot judéo-bolchévique.

Aucune des photographies utilisées pour la réalisation de cette affiche n’a été sélectionnée par hasard. D’ailleurs, les Allemands pouvaient présenter jusqu’à 24 portraits ; ceux des condamnés. Ils n’en présentent pourtant que 10. Pourquoi ? Parce que ces portraits doivent coller à l’image du dangereux criminel ; leurs visages doivent être inquiétants et leurs noms profondément « d’ailleurs ». C’est effectivement pour ces raisons que – malgré son « palmarès », Olga Bancic n’y figure pas ; elle est bien trop belle. Joseph Epstein pourrait y être lui aussi, mais il est blond aux yeux bleus. Son physique se rapproche de fait bien trop de l’idéal aryen, prôné par les nazis.

Mais c’est justement cette « Affiche rouge » qui devait « justifier » le sort infligé aux « terroristes étrangers » qui va finalement être à l’origine de la construction d’une véritable mémoire française ; celle du groupe Manouchian.

Si l’on ne peut naturellement douter du soutien de la clandestine presse communiste, celle de Radio Londres est également à souligner : « […] Ce fut une foule pleine d’admiration silencieuse qui regardait cette affiche ; le lendemain matin, une de ces affiches avait été rayée, et avec un coup de craie le mot suivant inscrit : « martyrs ? ». Voici l’hommage que Paris rend à ceux qui n’ont jamais cessé de lutter pour le liberté ». C’est une évidence, malgré les efforts significatifs de la presse collaborationniste, de l’occupant et de l’État Français, les membres du groupe Manouchian sont des héros de l’ombre, désormais mis en lumière, que la France ne peut se permettre d’oublier.

La mémoire du groupe Manouchian

De fait, la mémoire du groupe Manouchian est certainement née au moment de la parution de « l’Affiche rouge ». Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les premières commémorations sont organisées. Rapidement, cette histoire parisienne prend une ampleur nationale et même internationale, notamment grâce à Mélinée Manouchian et quelques œuvres qui traverseront incontestablement les époques.

Exemplaire de « l’Affiche rouge » présentant 10 portraits des 24 accusés du groupe Manouchian : « Des libérateurs ? La libération par l’armée du crime ! »

La mémoire de Mélinée

En 1946, à l’issue de la dévastatrice Seconde Guerre mondiale et alors qu’elle vient d’obtenir la nationalité française, Mélinée quitte la France pour s’installer en Arménie Soviétique. Elle s’affaire à la rédaction d’une thèse dédiée à la presse arménienne, fait éditer les poèmes de Missak Manouchian, tout en témoignant également de son engagement dans la Résistance.

Ne parvenant pas à s’acclimater à la société et plus globalement à la vie soviétique – sans doute Mélinée est-elle devenue « trop » française -, c’est en 1964 qu’elle décide de rentrer dans son pays, autrefois de préférence, désormais le sien. En 1974, elle publie ses mémoires dont l’œuvre est intitulée Manouchian, en hommage à son défunt mari. Retraçant sa vie aux côtés de Missak, elle témoigne de leur vie de survivants du génocide des Arméniens,  jusqu’à leur indéfectible dévouement à la cause de la liberté et à la lutte contre l’oppression. Un véritable et indispensable hommage au sacrifice ultime de ces étrangers « morts pour la France ».

Mélinée est décédée le 6 décembre 1989 à l’âge de 76 ans. Elle ne s’est jamais remariée et n’a jamais eu d’enfant.

Poèmes autour de l’Affiche rouge et du groupe Manouchian

C’est le 25 février 1945 qu’a lieu la première commémoration du l’exécution du groupe Manouchian. Ce jour-là, au cimetière d’Ivry, il est certes à noter la présence de Mélinée et d’anciens combattants, mais il est indispensable de souligner celle de bon nombre de Français et d’immigrés.

Mais c’est véritablement dans les années 50 que l’histoire du groupe Manouchian s’inscrit dans la mémoire collective nationale. En 1951, Paul Éluard publie un hommage marquant à travers son poème Légion :

Si j’ai le droit de dire en français aujourd’hui
Ma peine et mon espoir, ma colère et ma joie
Si rien ne s’est voilé définitivement
De notre rêve immense et de notre sagesse

 

C’est que des étrangers comme on les nomme encore
Croyaient à la justice ici bas et concrète
Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables
Ces étrangers savaient qu’elle était leur patrie

 

La liberté d’un peuple oriente tous les peuples
Un innocent aux fers enchaîne tous les hommes
Et qui se refuse à son cœur sait sa loi
Il faut vaincre le gouffre et vaincre la vermine

 

Ces étrangers d’ici qui choisirent le feu
Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours
Un soleil de mémoire éclaire leur beauté
Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance

 

Leur vie tuait la mort au cœur d’un miroir fixe
Le seul vœu de justice a pour écho la vie
Et lorsqu’on n’entendra que cette voix sur terre
Lorsqu’on ne tuera plus ils seront bien vengés.
Et ce sera justice.

Un premier poème qui en appelle un autre, en 1955, celui de Louis Aragon ; Strophes pour se souvenir, et qui sera merveilleusement mis en musique et chanté par Léo Ferré en 1959 :

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servis simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents […]

Un poème inspiré de la dernière lettre de Missak à Mélinée, avant son exécution pour les Allemands.

La dernière lettre de Missak à Mélinée

Le 21 février 1944, quelques instants avant sa mise à mort, Missak écrit une dernière lettre à sa femme, Mélinée.

Document poignant, cette lettre est probablement la pièce la plus touchante de tout ce qui constitue la mémoire Manouchian, mais aussi la plus révélatrice sur la personnalité de ce martyr mort pour la France. Certes, il s’agit d’un Adieu. Certes, il s’agit d’un testament. Cette lettre, cependant, est aussi un message d’avenir – pour hier comme pour aujourd’hui – et qui s’adresse finalement à une audience bien plus vaste que celle du cercle intime de l’auteur.

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée.

Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but. Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la liberté et de la paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps.

Bonheur ! à tous ! – J’ai un regret profond de ne t’avoir rendue heureuse. J’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon honneur, et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi et à ta sœur, et pour mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la Libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarade tout à l’heure avec [le] courage et [la] sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement je n’ai fait [de] mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine.

Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes biens chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahi pour racheter sa peau et ceux qui nous [ont] vendus.

Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis que je connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel

Missak Manouchian

Lettre à Mélinée, 21 février 1944

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Sources et références

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